George SAND ou l'Art comme mode de vie - 4e et dernier épisode - Muriel CAYET

par Muriel CAYET  -  2 Août 2018, 10:45  -  #Peinture, #Ecriture, #Créativité, #Philosophie, #Littérature, #art, #arts, #Conférence

Cuisine ou antre ? Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

Cuisine ou antre ? Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

Souper littéraire - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

 

4e et dernier épisode

 

 

Un écrivain engagé

Dès 1841, sous l’influence de l’un de ses amis, le philosophe Pierre Leroux, elle se tourne vers le socialisme. En  1842, elle affirme à Sainte-Beuve : « c’est vous qui le premier m’avez prononcé le nom de Leroux […]. Je m’étais toujours souvenue du sauveur qu’une fois vous aviez imaginé de me proposer. Ce sauveur s’était Leroux (qui) vous l’aviez pressenti et deviné, était l’intelligence qui pouvait suppléer aux défaillances de la mienne en même temps que son sentiment humain répondait à tous les élans de mes sentiments humains. »

 

Pierre Leroux, mentor de George Sand, avait montré que la foi des hommes dans un ciel équitable grandissait quand leur condition empirait. Ancien saint-simonien, ce penseur socialiste, élu à l’Assemblée Nationale en 1848 pense avoir prouvé que «  toutes les religions positives se résument en ce grand mot : humanité ».

Même si George Sand s’est sans doute trompée au début sur la valeur générale des écrits de Leroux qu’elle a comparés au Contrat Social de Rousseau, ce qui est essentiel pour elle, ce sont ses principes, son désir de fonder une religion de l’humanité, qu affirme le progrès de celle-ci, en redéfinissant un christianisme social, hors de toute religion établie.

Cette religion nouvelle s’appuie sur la croyance en la dignité de l’homme, quel que soit son statut social, grâce aux principes d’égalité et de fraternité, prêchés par le Christ, et de liberté qui seule peut garantir les deux autres.
George Sand a affirmé à nombre de ses correspondants qu’elle a eu en lisant Leroux une véritable révélation au sens religieux du terme.
Les principes du socialisme de George Sand doivent aussi beaucoup à Leroux, notamment en ce qui concerne le problème économique et social. Leroux est d’ailleurs considéré comme l’une des sources du socialisme français.

Et en aucun cas, elle ne se complait dans un socialisme abstrait : elle travaille au Ministère de l’Intérieur, aux côtés de Ledru-Rollin, participe à la rédaction des Bulletins de la République, rédige deux Lettres au Peuple, tout cela, bien entendu, bénévolement, sans demander une quelconque contrepartie au gouvernement.

 

Elle dit : «  Nous l’aurons, va, la République, en dépit de tout. Le peuple est debout et diablement beau ici. » ( lettre du 24.03.1848) 

 Pour illustrer sa pensée, elle écrit, entre autres, Le Compagnon du Tour de France et n’hésite pas à oser exprimer ses pensées dans ses nombreuses lettres :

A Mme D’Agoult, juillet 1836 :

« Ne pas croire à d’autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes la justice, l’égalité. »

 

Au prince Louis-Napoléon Bonaparte, décembre 1844 :

« Nous autres, cœurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être conquis par vous que par tout autre ; mais nous n’aurons pas moins été conquis… d’autres diraient délivrés. »

 

A Charles Poncy, en mars 1848 :

«  Le gouvernement est composé d’hommes excellents pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui demanderait le génie de Napoléon et le cœur de Jésus. »

 

A Joseph Mazzini, novembre 1848

«  Il faut s’avouer impuissant devant cette fatalité politique d’un nouvel ordre dans l’histoire : le suffrage universel. »

 

Eclairée, lucide, avide d’apprendre, conquise aux idées socialistes, George Sand est véritablement une femme de lettres engagée. Mais cet engagement va au-delà des idées politiques, puisque certains verront dans son roman Consuelo  publié dans la Revue Indépendante, fondée avec Leroux et Viardot, un véritable roman maçonnique ( la Quête assortie des principes d’égalité, de fraternité, de liberté qui reviennent très fréquemment dans le roman). D’autres évoqueront le mysticisme : le thème de la réincarnation de l’âme humaine dans l’humanité future  (ou mort pour mieux renaître – concept de la mort maçonnique), le rôle de révélateur joué par les grandes hérésies, celui joué par les sectes dans la préparation de la Révolution Française, enfin la réhabilitation de Satan, considéré comme l’instigateur de la vie charnelle. Elle n’hésite pas à oser des mots terribles lors de l’écrasement par Cavaignac des émeutes populaires de 1848 :

« J’ai honte d’être française. Je ne crois plus à l’existence d’une République qui commence par assassiner ses prolétaires. »

Dès lors, l’emballement triomphant fait place au désenchantement, à la déception politique et elle regagne Nohant, pour y écrire La Petite Fadette. Elle y révélera l’étendue de cette immense déception.

Dans ses derniers romans, elle pardonnera à la bourgeoisie, voire à l’aristocratie mais prendra l’Eglise pour cible ( Les Beaux Messieurs de Bois Doré, Jean de la Roche, Mademoiselle de la Quintinie, de 1856 à 1863).

 

Le 15 décembre 1863, le Saint-Office mit à l’index l’ensemble de son œuvre.

 

Elle ne prit plus aucun parti que celui d’être auprès des gens, des villageois de Nohant, de ces « gens de maison » qu’elle refusa toujours d’appeler des domestiques, et c’est ainsi qu’elle devint «  La bonne dame de Nohant » connue par tous, appréciée pour sa générosité et son dévouement, elle qui apprenait à lire, à compter, qui donnait des représentations du théâtre de marionnettes «  pour tous ».

Elle s’éloigna de la chose politique et ne s’engagea pas lors de la Commune, elle qui était devenue, une figure rassurante de la République.

 

Salon littéraire - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

L'atelier de Maurice- Nohant - Huile sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

 

 

Vers l’immortalité ?

 

Ma promenade avait commencé à Corambé ! Une statuette dans le parc de la maison, précisément là où avait commencé la quête d’une spiritualité personnelle chez George Sand qui vouait un culte véritable à cette sorte de divinité qu’elle invoquait dans un endroit secret de ce parc.

Et elle s’est terminée, ce jour de juin 1976, par une halte brève, mais recueillie, dans le petit cimetière familial.

J’ai accompagné George Sand dans la  recherche de son idéal, qu’elle avait cru trouver chez Leroux, dans cette quête spiritualiste et matérialiste, elle qui a fondé sa religion personnelle définie par une « trinité » : la vie matérielle même de l’homme s’explique par la conjonction de la matière, de la vie organique et de l’esprit, sa vie spirituelle par l’association de trois âmes, spécifique, individuelle et universelle.

Cette trinité permet d’expliquer sa croyance en l’immortalité. En effet, selon elle,

(Exposé d’une croyance spiritualiste), « lorsque la mort survient, les trois éléments, matière, vie organique et esprit se séparent, sont dénoués. La matière et la vie organique se décomposent en matière vivante qui vont servir d’engrais pour devenir «  élément de fécondation ». Mais le troisième élément, l’esprit, reste immortel. La mort n’existe donc pas. »

Elle croit ainsi en une réincarnation de l’âme humaine permettant le progrès de l’humanité. Mais elle reste humble dans sa foi parce que sa conviction ne sera jamais une certitude :

«  Laissez donc faire le temps et la science. C’est l’œuvre des siècles de saisir l’action de Dieu dans l’univers. L’homme ne tient rien encore : il ne peut pas prouver que Dieu n’est pas, il ne peut pas davantage prouver que Dieu est (…] Croyons quand même et disons : «  Je crois ! » ce n’est pas dire : « j’affirme ! » disons : « j’espère » ce n’est pas dire : « je sais ! »

Humble certes, mais la croyance spiritualiste de George Sand qui se veut à la fois poétique et scientifique est sans cesse en mouvement, tout comme l’être lui-même !

Depuis la philosophie de Leroux où elle a pris sa source, elle a suivi son chemin, osé les     retours en arrière, les revirements. Elle a tenté de construire une philosophie cohérente, sans toujours éviter les contradictions  essentiellement dues à l’évolution de sa pensée. Ce qui est à noter ici, est la recherche perpétuelle, le mouvement, l’ascension, le refus de l’immobilité, de l’immobilisme, la quête … celui du sens de sa vie !

 

Elle dit : «  Il faut que l’homme valide cherche lui-même sa raison de croire ou de nier, et l’influence des hommes doit se borner à provoquer ses réflexions. »

 

Toujours dans Histoire de ma vie , elle ajoute :

« Je ne cherche plus le mot des énigmes qui ont tourmenté ma jeunesse ; j’ai résolu en moi bien des problèmes qui m’empêchaient de dormir… »

Enfin, elle écrit en 1871, cinq ans avant sa mort ces quelques lignes fondamentales :

«  Oui, aimer quand même, je crois que c’est le mot de l’énigme de l’univers. Toujours repousser, toujours surgir, toujours renaître, toujours chercher et vouloir la vie, toujours embrasser son contraire pour se l’assimiler, faire à toute heure le prodige des mélanges et des combinaisons d’où sort le prodige des productions nouvelles, c’est bien la loi de la nature. »

Un tel message empreint de tolérance n’étonne pas de la part de cette femme que j’ai rencontrée, un jour de lecture puis un jour de promenade, et qui sans doute a joué, sans que je m’en aperçoive véritablement, un rôle dans ma vie, un rôle actif, cent ans après sa mort, ce beau jour de juin 1976.

 

Victor Hugo qui a écrit le discours de ses obsèques dira :

« Je pleure une morte et je salue une immortelle. »

 

Il est régulièrement question du transfert de ses cendres au Panthéon, et régulièrement cela divise ses « amis »,  mobilise la presse et les élus de ma région, de sa région,  transfert sur lequel je n’ai pas véritablement d’opinion (  elle a sa place au Panthéon – c’est une évidence- mais elle avait peut-être choisi de demeurer « éternellement »  à Nohant… et tout à fait égoïstement, et parce qu’elle y repose depuis sa mort, je me sentirais sans doute un peu « orpheline » si elle devait déserter ces lieux qu’elle hante toujours.

Certains membres de sociétés «  d’amis » de George Sand, nombreuses en Berry, se posent la question suivante : «  Pour cette consécration au Panthéon des grands de notre pays, pourquoi ne pas choisir un symbole de son œuvre, de son engagement, plutôt que de « profaner » une sépulture ? »

 

Georges Buisson, ancien conservateur de Nohant, a souligné que «  ceux qui considèrent que transfert signifie profanation  se trompent. Le Panthéon est le seul lieu de représentation de la République, République qu’elle avait imaginée, idéalisée, et dont elle a connu les débuts durant les dernières années de sa vie.  C’est un lieu de symbole fort.  Pour lui « la méconnaissance de l’œuvre et des engagements de Sand sont la cause de la plupart des réactions hostiles. Si l’on n’avait pas posé la question, on aurait failli à notre devoir. »

 

Je dirais que la vision de la politique et de l’humanité de George Sand est évidemment  universelle et je ne crois pas pouvoir être taxée de méconnaissance de son œuvre et de son engagement que je viens de présenter. Mais je n’ai pas « sa » réponse, celle qui me semble être la seule à respecter !

Elle s’est exprimée sur l’art, l’écriture, la politique, la religion. Alors, laissons-lui les mots de la fin, ces mots gravés dans son journal intime, mais bien plus encore, des mots qui lui ont permis, de Corambé à son Panthéon à elle, par-delà les divergences, les discussions, les tollés, de vivre une existence respectable et plus encore, de réaliser l’œuvre d’une vie, aboutie, ronde et pleine.  Une vie humaine, tout simplement…

 

« Eh bien moi, je ne veux pas mourir. Je veux aimer. Je veux rajeunir, je veux vivre. »  George Sand

 

Muriel CAYET

Août 2018

 

Bibliographie

 

 

 

 

Sand, George :  Histoire de ma vie, Gallica, BNF

                           Antonia, Babel

                           La Petite Fadette, Le Livre de Poche

                           La Mare au Diable, GF Poche               

                           Indiana, Folio Classique            

                          Consuelo, Editions de l’Aurore

                          Jean de la Roche, Editions de l’Aurore

                          Lélia, Editions de l’Aurore

                          Les beaux messieurs de Bois-Doré, Editions de l’Aurore

                         Journal Intime + Correspondance

 

Ouvrage présenté par Henriette Bessis et Janis Glasgow : George Sand, Questions d’art et de littérature, Editions des femmes.

Anne- Marie de Brem, George Sand . Un diable de femme. Découvertes Gallimard, 1997

Isabelle Hoog Naginski ; George Sand, l’écriture ou la vie. », Honoré Champion, 1999

Vierne Simone ; George Sand et la Franc-Maçonnerie, EDIMAF

Jacques Vivent, La vie privée de George Sand, Hachette, 1949

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