George SAND ou l'Art comme mode de vie - Episode 3 - Muriel CAYET

par Muriel CAYET  -  2 Août 2018, 07:56  -  #Peinture, #Ecriture, #Créativité, #Philosophie, #Littérature, #art, #arts

Petite église de village - Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

Petite église de village - Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

George Sand - Acrylique sur toile - Philippe ABRIL

George Sand - Acrylique sur toile - Philippe ABRIL

 

Episode 3/4

 

 

Artiste absolument aussi. Dans une préface du 12 avril 1851, elle écrit :

« J’avais une nature d’artiste, et quoi qu’on en dise, je n’ai voulu être autre chose qu’un artiste. […] L’art pour l’art est un mot creux, absolument faux et qu’on a perdu bien du temps à vouloir définir sans en venir à bout : parce qu’il est tout bonnement impossible de trouver un sens à ce qui n’en a pas. […]

Quand M. Victor Hugo dit : « La mer était désespérée », il met une âme dans la mer, une âme orageuse et troublée, une âme de poète, ou l’âme collective de l’humanité.[…] il n’est pas possible d’être poète ou artiste, dans aucun genre et à quelque degré que ce soit, sans être un écho de l’humanité qui s’agite ou se plaint, qui s’exalte ou se désespère.[…] Nos descendants souriront certainement de la quantité de paroles, de fictions, de manières qu’il nous a fallu employer pour dire ces paroles banales ; mais ils ne nous sauront pas mauvais gré de la préoccupation sérieuse qu’ils retrouveront au fond de nos œuvres, et ils jugeront, à l’embarras de notre parole, de la lutte que nous avons eu à soutenir pour préparer leurs conquêtes. »

 

Dans un article publié dans le journal La Cause du Peuple, elle écrit le 9 avril 1848 :

 

«  L’art est pour nous une forme de la vérité, une expression de la vie, tout aussi utile, tout aussi importante, tout aussi nécessaire au progrès que la polémique politique et la discussion parlementaire.[…]. Les artistes – les vrais du moins, sont des hommes et des citoyens. […] …l’art est le travail de l’esprit sur le sentiment, et, pour ainsi dire l’enthousiasme réfléchi. »

 

Dans la Préface de La Petite Fadette  (1848) elle écrit :

«  l’art est comme la nature… il est toujours beau. Il est comme Dieu, qui est toujours bon ; mais il est des temps où il se contente d’exister à l’état d’abstraction, sauf à se manifester plus tard quand ses adeptes en seront dignes. »

 

Dans La Mare au Diable : « L’art n’est pas une étude de la réalité positive ; c’est une recherche de la vérité idéale. »

 

 

La Vallée Noire- Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

 

Une fois encore, au milieu de ses contradictions et même si elle s’en défend, George Sand, comme nous tous, y est allée de ses définitions de l’art !

Mais elle a avant toute chose, mis en pratique ces définitions, par l’immense création littéraire romanesque mais aussi  par toutes ces lettres dont elle a gratifié sans cesse ses amis, ou ses « élèves ».

Flaubert fut de ceux-là et quelques passages de ces lettres permettront de saisir ce que George Sand entendait quand elle parlait de la littérature.

 

L'écritoire - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

Sa vision de l’écriture

 

 

George Sand s’est, sa vie durant, interrogée sur l’art, sur l’écriture aussi, et sur le rôle de l’artiste.  Selon elle, l’artiste « doit se dire qu’il lui a toujours été et qu’il lui sera toujours commandé d’utiliser son expérience et de tracer la peinture du cœur humain tel qu’il a battu en lui-même , ou tel qu’il s’est révélé à lui chez les autres dans les grandes antithèses de la vie. Le goût, qui est une règle d’art, et le respect des personnes, qui est une règle de conduite, exigent seulement de lui une fiction assez voilée pour ne désigner en aucune façon la réalité des personnages et des circonstances. […] Ne jamais écrire sous l’oppression d’un mauvais sentiment, être vrai sans amertume et sans vengeance, être juste et généreux envers le passé qu’on s’est remis sous les yeux, ne  peindre les malheurs du caractère ou les égarements de l’âme qu’en cherchant et en découvrant leur excuse dans la fatalité … garder le respect que l’on doit au génie, et de prouver par tous ces égards du cœur, le tendre pardon final qu’il est naturel et si doux d’accorder aux morts… » ( Préface de Jean de la Roche).

 

Plus loin dans cette préface, elle conclut :

«  On peut et on doit dire aux écrivains : Respectez le vrai, c’est à dire ne le rabaissez pas au gré de vos ressentiments personnels ou de votre incapacité fantaisiste : apprenez à bien faire, ou taisez-vous ; et au public : Respectez l’art, ne l’avilissez pas au gré de vos prétentions inquiètes ou de vos puériles curiosités : apprenez à lire ou ne lisez pas ! »

Elle ne se veut pas donneuse de leçons, mais elle sera néanmoins le maître à penser de certains de ses contemporains.

 

En 1863, George Sand adresse à Gustave Flaubert, une critique de son roman Salammbô. Une critique positive, comme le seront toutes les critiques qu’elle lui adressera, mais aussi constructive et riche. Elle a aimé ce roman et elle le lui dit.

«  J’aime Salammbô… J’aime qu’un écrivain, lorsqu’il n’est pas forcé par les circonstances ou entraîné par son activité, à produire sans relâche, mette des années à faire une étude approfondie d’un sujet difficile, et le mène à bien sans se demander si le succès couronnera ses efforts. »

 

Souvenons-nous que George Sand a beaucoup produit, mais aussi qu’elle y était contrainte pour des raisons financières. Elle était obligée de travailler pour gagner sa vie (des embarras d’argent la contraignirent à écrire aussi pour le théâtre au début des années 1850).

Deux grands arbres - Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

Bien des années plus tard, elle s’exprimera sur la littérature à l’occasion d’échanges épistolaires riches avec Flaubert.

18-19/12/1875 : Lettre à Flaubert, « son vieux troubadour » :

«  Je sais que tu blâmes l’intervention de la doctrine personnelle dans la littérature. […] l’art n’est pas seulement de la peinture. La vraie peinture est, d’ailleurs, pleine de l’âme qui pousse la brosse. L’art n’est pas seulement de la critique et de la satire. Critique et satire ne peignent qu’une face du vrai. Je veux voir l’homme tel qu’il est. »

Réponse de Flaubert à Sand, sa «  chère Maître » le 31/12/1875 :

 

« … l’Artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature. L’homme n’est rien, l’œuvre tout ! […] Je recherche par-dessus tout la Beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Des phrases me font pâmer qui leur paraissent fort ordinaires. […]

Réponse de George Sand le 12/01/1876 à son « chéri Cruchard » :

«  … je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre, certaine que c’est la loi de mon existence. […] Si le MOI périt tout entier, ayons l’honneur d’avoir fait notre corvée, c’est le devoir. Au fond, tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi…Nourris-toi des idées et des sentiments amassés dans ta tête et dans ton cœur ; et les mots et les phrases, la forme dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion.  Notre œuvre ne vaut jamais que par ce que nous valons nous-mêmes….

Il ne faut pas plus écrire pour vingt personnes que pour trois ou pour cent mille. Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter d’une bonne lecture. Donc, il faut aller tout droit à la moralité la plus élevée qu’on ait en soi-même et ne pas faire mystère du sens moral et profitable à son œuvre. »

 

La commode de l'atelier de Nohant - Huile sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

 

Des enseignements pleins de bon sens et d’une immense humanité teintée de lucidité ! Voici ce que de toute son âme, la romancière dispensait sans compter, à ses amis écrivains. Des conseils forts et généreux, profonds et sensibles. Elle était passionnée par les comportements humains et cherchait à les analyser. Elle aidait aussi activement ses amis en proie à des doutes cruels. Elle était très « psychologue » et aurait été passionnée par la discipline !

La littérature « humaniste » l’a toujours intéressée. Elle écrit dans « Obermann » en 1833 :

 

«  Une autre littérature se prépare et s’avance à grands pas, idéale, intérieure, ne relevant que de la conscience humaine, n’empruntant au monde des sens que la forme et les vêtements de son inspiration, dédaigneuse, à l’habitude, de la puérile complication des épisodes, ne se souciant guère de divertir et de distraire les imaginations oisives, parlant peu aux yeux, mais à l’âme constamment.

Le rôle de cette littérature sera laborieux et difficile, et ne sera pas compris d’emblée. Elle aura contre elle l’impopularité des premières épreuves ; elle aura de nombreuses batailles à livrer pour introduire, dans les récits de la vie familière, dans l’expression scénique des passions éternelles les mystérieuses tragédies que la pensée aperçoit et que l’œil ne voit point.

Cette réaction a déjà commencé d’une façon éclatante avec la poésie personnelle ou lyrique : espérons que le roman et le théâtre ne l’attendront pas en vain. »

 

Lucide et visionnaire, elle avait prévu l’avènement du courant post-romantique ( Daudet, Zola) et sans doute aussi, l’intérêt évident des « lettrés » pour les choses de l’âme, pour la récente psychologie, pour la future psychanalyse…

Mais écrire était aussi un besoin vital chez George Sand. Dans la préface de l’édition de 1842 de son premier roman Indiana,  elle dit :

« …j’ai écrit Indiana et j’ai dû l’écrire ; j’ai cédé à un instinct puissant de plainte et de reproche que Dieu avait mis en moi… Je ne crois pas avoir jamais écrit sous l’influence d’une passion égoïste ; et je n’ai même jamais songé à m’en défendre. »

 

Pour George Sand, le romancier est un miroir, elle dit aussi une « machine qui décalque ». L’écrivain ne doit pas chercher à adoucir la réalité, mais il veut voir et faire voir, sans pour autant transmettre un message.

L’art et l’écriture, venus nourrir sa boulimie de connaissances et de réalisations, dans cette demeure retirée, éloignée des bruits et des fracas parisiens, auraient sans doute pu combler une vie de femme. Mais elle a voulu aller plus loin dans sa quête du « Grand Tout », travailler plus encore pour tendre vers cet idéal de générosité, en s’engageant dans les luttes de ce XIXe  siècle, elle, la jeune fille rangée sortie du couvent et devenue un écrivain engagé.

 

Muriel CAYET

Juillet 2018

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Marionnettes pour de rire - Jean-Marc ZABOURI

Marionnettes pour de rire - Jean-Marc ZABOURI

Illustrations de Philippe ABRIL

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