George SAND ou l'Art comme mode de vie - Episode 2/4 - Muriel CAYET

par Muriel CAYET  -  1 Août 2018, 13:59  -  #Peinture, #Ecriture, #Créativité, #Littérature, #Philosophie, #art, #arts

Nohant - Acrylique sur toile  - Muriel CAYET

Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

Temps d'antan - Nohant - Acrylique sur toile -  Muriel CAYET

Temps d'antan - Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 2e épisode

 

 

 

" Je vous aime avec une force toute virile et aussi avec toutes les tendresses de l'amour féminin. "

 

Voici la manière dont George Sand décrivait son amour pour Alfred de Musset. Son côté masculin lui a permis également d'avoir une sexualité libre et diverse. En effet, elle a multiplié les amants et les aventures homosexuelles puisqu'elle voulait vivre des expériences en dehors de la morale bourgeoise. D'ailleurs, elle a noué une brève liaison avec Marie Dorval qui se manifestait par " une passion de même nature que celle de Sapho pour les jeunes lesbiennes. " (Gustave Planche)
George Sand a donc été une des premières femmes à allier féminin et masculin d'une manière aussi prononcée à travers ses œuvres et sa vie sentimentale.

 

George Sand nous apparaît comme une femme qui se connaît bien. Pourtant, elle note dans son journal intime :

« Est-ce qu’on peut se connaître ? Est-ce qu’on connaît jamais quelqu’un ?

 

Dans Histoire de ma Vie : « J’étais d’une étoffe trop bigarrée pour me prêter à une idéalisation quelconque. Si j’avais voulu montrer le fond sérieux, j’aurais raconté une vie qui jusqu’alors avait plus ressemblé à celle du moine Alexis ( dans le roman peu récréatif de Spiridon) qu’à celle d’Indiana la créole passionnée. Ou bien, si j’avais pris l’autre face de ma vie, mes besoins d’enfantillage, de gaieté, de bêtise absolue, j’aurais fait un type si invraisemblable, que je n’aurais rien trouvé à lui dire et à lui faire qui eût le sens commun. »

 

En 1833, elle écrit à Marie Dorval : «  N’écoute pas le mal qu’on voudra te dire de moi. Tu me connais mieux que personne. Tu sais mes défauts, mes égoïsmes, mes humeurs chagrines, mais tu sais aussi que je suis capable d’affections vraies, que je me suis dévouée bien des fois. Je ne crie pas sur les toits l’histoire de ma vie, quelques-uns le savent. Tu es de ceux-là. Laisse dire ceux qui ne me connaissent pas. N’inquiète pas tes oreilles de leurs propos, mais ferme-leur ton cœur, souviens-toi de m’avoir vu  pleurer sur tes douleurs, moi qui suis si peu expansive et dont les yeux sont si secs, d’ailleurs si tu ne crois pas à mon amitié, essaye-là, mets-moi à l’épreuve et tu verras. Enfin, ne te laisse pas ébranler par les condamnations de ceux à qui je déplais.

Ils ont sans doute raison de ne pas m’aimer, je ne suis pas aimable et quoique pour échapper au ridicule, pour établir ma liberté dans le monde, je semble me tourmenter de ses arrêts, après tout vois-tu, en ce qui me concerne, personnellement, je ne suis capable d’aucune aigreur contre ceux-là qui prennent la peine de me diffamer.

Que m’importe si les deux ou trois personnes que j’aime demeurent indulgentes envers moi et fidèles au dévouement qu’elles ont promis. » ( Correspondance 22 juin 1833)

 

Des contradictions encore ! Malgré tout ce qu’elle a toujours cherché à défendre, sa liberté de penser et d’agir, elle a tout de même au cours de l’année 1855 entrepris de rédiger ses mémoires, l’histoire de sa vie.

Sans doute avait-elle beaucoup souffert de tous ces jugements hâtifs, de cette jalousie latente, de ces aigreurs accumulées et avait-elle ressenti le besoin de prendre la plume pour dire le vrai, le bon, le juste.

 

Elle a souffert de toutes les critiques. Dans son journal intime, elle écrit «  Ce qui me rongeait autrefois, ce qui me rongera toujours, c’est un besoin de sympathie. » Et je puis sans trop m’avancer, énoncer que sa fabuleuse créativité et le nombre impressionnant de réalisations, qu’elles soient littéraires, picturales ou encore plus pragmatiques ( l’aide, l’écoute, les soirées théâtrales, les représentations devant les villageois…) ou familiales ( les heures précieuses passées à enseigner à ses enfants, plusieurs heures par jour d’enseignements théoriques et pratiques ), oui, tout ceci me laisse à penser que cette femme magnifique n’a jamais cherché autre chose dans toutes ses créations qu’un retour sympathique, un sourire, un merci, un geste de reconnaissance, d’attention.

Dans François le Champi, elle écrit : « Quand un homme a fait deux ou trois chefs d’œuvre, si courts qu’ils soient, on doit le couronner et lui pardonner ses erreurs. »

Encore et toujours le besoin de reconnaissance…

 

 

                         La cuisine de Nohant - Acrylique sur toile - Muriel CAYET

 

 

 

Ce qui m’a frappée lors de ma première – et déterminante visite – au « château » de Nohant, dans l’Indre à quelques kilomètres de la Châtre où elle a passé quarante et une  années de sa vie, c’est la chaleur qui se dégageait de tous ces murs, la chaleur et la vie, la foisonnante activité.

 

Une maison demeurée chaleureuse, humaine, riche et vibrante, une demeure pleine de souvenirs, encore palpables. Magique !

Chopin a passé sept ans dans ces murs, Delacroix y avait un atelier, Balzac, Flaubert, Dumas y ont séjourné. Mais les villageois aussi sont venus lui rendre visite, assister à ses spectacles du théâtre de marionnettes, apprendre à lire et à écrire.

 

La cuisine demeure le témoin des heures passées à confectionner des confitures. Tout ceci était palpable pour l’adolescente romantique que j’étais, tout ceci l’est encore aujourd’hui lorsque je ressens cette envie irrésistible de me rendre « chez » George Sand, comme on se rend chez une amie.

Je sais pertinemment que je ne suis pas la seule visiteuse à avoir ressenti ces impressions, mais je me plais à croire que, pendant les quelques instants que je passe dans le parc ou dans la maison, je suis un peu comme chez moi ! Et on ne ressent cela que chez des amis proches, des hommes et des femmes de bonne volonté et c’est effectivement ce qui frappe : son immense humanité, son côté accessible, bien plus que toutes ses contradictions et ambiguïtés évoquées plus haut.

Une femme en quête de soi, de reconnaissance, une femme modeste, véritablement.

 

 

D’ailleurs, elle dit encore ( Histoire de ma Vie) : 

 

«  J’éprouvais, je l’avoue, un dégoût mortel à occuper le public de ma personnalité, qui n’a rien de saillant, lorsque je me sentais le cœur et la tête remplis de personnalités plus fortes, plus logiques, plus complètes, plus idéales, de types supérieurs à moi-même, de personnages de roman en un mot. Je sentais qu’il ne faut pas parler de soi au public qu’une fois en sa vie, très sérieusement et n’y plus revenir. Quand on s’habitue à parler de soi, on en vient facilement à se vanter, et cela, très involontairement sans doute, par une loi naturelle de l’esprit humain, qui ne peut s’empêcher d’embellir et d’élever l’objet de sa contemplation.  […] J’ai toujours trouvé qu’il était de mauvais goût non seulement de parler beaucoup de soi, mais encore de s’entretenir longtemps avec soi-même. »

 

 

Les convives que l'on attend- Muriel CAYET

 

 

 

On aura compris que George Sand, lorsqu’elle a entrepris de rédiger l’histoire de sa vie, a voulu sans doute rétablir la vérité sur bien des points, mais aussi, avait-elle le sentiment d’avoir résolu un certain nombre de « conflits », avoir prouvé suffisamment de choses, elle ,l’orpheline de père (à quatre ans), dont la mère est une fille du peuple ( le père était oiseleur à paris) ; en quête de reconnaissance. Certes, la baronne Dudevant comptait parmi ses ancêtres, Auguste II, Roi de Pologne. Certes. Mais le lecteur attentif de ses œuvres, de toutes ses nombreuses œuvres qui vont de la littérature ( plus de cent cinquante livres, surtout des romans, mais aussi des descriptions de voyages et des milliers de lettres, l’ «  Histoire de sa vie », mais aussi son journal  ) aux deux cents représentations du théâtre de marionnettes de Nohant, à la peinture, oui, l’observateur ou le chercheur sandien ne peut que confirmer cette quête absolue de la reconnaissance, de l’amour de l’autre, du regard de l’autre. Femme remarquable, elle a aussi cherché à être remarquée, comprise, en un mot aimée par ses contemporains, et au-delà !

 

Une touche de bleu - Jean-Marc ZABOURI

 

 

 

L’art de George Sand

 

Qui est donc cette artiste que l’on connaît davantage pour ses histoires d’amours célèbres (Musset, Chopin certes), pour ses aspects provocateurs ( pantalon, cravate, cigare  et qui montait à cheval « comme les hommes ») ?

D’une curiosité peu ordinaire et d’une puissance de travail considérable, elle s’est intéressée à de multiples sujets d’observation et d’étude.

Dans « Impressions et Souvenirs », elle résume cette passion :

« J’aime tout ce qui est du domaine universel. »

 

Sa prodigieuse création littéraire se résume en une vingtaine d’œuvres autobiographiques, une centaine d’œuvres de fiction, plus de vingt pièces de théâtre, sans oublier les 19 000 lettres que Georges Lubin (l’un de ses biographes) a publiées, soit 26 tomes de Correspondance. Mais elle ne s’en contenta pas.
Nature profondément artiste, elle a essayé également de s’approprier les différents aspects de la nature par le dessin, la peinture. Nous avons ainsi quelques centaines de ses dessins (à la plume, au crayon, au fusain), de ses aquarelles, de ses dendrites sur papier, de ces figures arborescentes ramifiées qu’elle retouchait ensuite pour mieux laisser s’exprimer son imagination, technique répondant parfaitement à sa force d’enthousiasme pour la beauté de la nature ( elle avait étudié l’entomologie, la géologie, la minéralogie, la botanique).

Le 11.08.1874, elle écrit à l’un de ses amis :

« Les aquarelles m’ont été cette année d’un grand secours et à  ce propos, je  ne crois pas que l’eau-forte ni aucune espèce de procédé put rendre le dendritage… Ce procédé est la seule particularité de mes petits barbouillages, et ce qui leur donne un air à part… »

A un autre, elle confie la même année :

« … il faut beaucoup d’essais avant d’obtenir un résultat qui permette l’interprétation car on voit tout ce qu’on veut, comme dans les nuages, dans ces résultats du hasard. »

 

Nous sommes au cœur ici de ce que nous pourrions appeler  la peinture « inconsciente », de ces « barbouillages » qu’elle sait bienfaisants, mais dont elle ignore la destination, la forme finale, l’aboutissement…

 

 Plus profonde encore cette phrase dans « Lettres d’un voyageur » :

« Quand les formes s’effacent, quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination peut s’élancer dans un champ immense de conjectures, de caprices, quand je peux métamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de poussière, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines, alors je jouis vraiment de la nature, j’en dispose à mon gré, je règne sur elle, je la traverse d’un regard, je la peuple de mes fantaisies. »

 

Un rêve pour Sand - Philippe ABRIL

 

 

Au cours de mes multiples visites à la demeure de Nohant, mes pas se sont arrêtés dans ce minuscule espace du rez-de-chaussée, le théâtre de marionnettes. Elle l’a installé avec son fils Maurice et pour lui, elle a inventé des histoires.  Il fabrique les personnages, tête et mains en bois, buste modelé en carton-pâte et peint, yeux émaillés. Elle, réalise les costumes, cousant, brodant, alliant la toile au papier, à divers tissus et récupérant les chiffons.

Lorsque je regarde encore aujourd’hui cette centaine de personnages figés, je ne peux m’empêcher de la visualiser confectionnant le costume de Polichinelle, d’Arlequin, les cheveux de la Comtesse de Bombricoulant ou Pierrot, Balandard ou encore Zacharias l’eunuque.

Tout ceci n’est pas forcément éloigné d’ « Indiana » de « La Mare au Diable » ou de « La Petite Fadette », de « François le Champi » ou encore d’Antonia, de Lélia, quelques-uns de ses romans les plus connus.
 Elle ne se contenta pas d’un art, d’une discipline, mais ne cessa jamais d’apprendre, d’entreprendre, de chercher à comprendre, d’avancer. On n’en finirait pas d’évoquer les innombrables facettes de cet auteur sans doute hors du commun, tant par son énergie à toute épreuve que par sa puissance de travail !

 

 L’agenda que tient Manceau, son secrétaire et ami dévoué de 1850 à 1865, note toutes les activités de la romancière, y compris celles des soirées : « Madame Sand fait des patiences et de la tapisserie, sans mot dire, jusqu’à minuit, ou bien elle travaille à l’aiguille, habille les marionnettes, brode des vêtements. A minuit, elle lève la séance. Manceau lui prépare la lampe à huile et l’accompagne jusqu’à son bureau où elle restera jusqu’à six heures du matin, écrivant et fumant des cigarettes. »

 

Cette écriture nocturne s’effectue sur le recto de grandes feuilles de papier qu’elle a coupées en quatre et cousues elle-même en cahiers.

Les corrections sont apportées au fur et  à mesure, les plus lourdes ou autrement dit, les plus généreuses, sont apportées lors de la relecture. George Sand travaille rapidement, aisément. Elle sait en quelques lignes, à peine quelques pages, planter un cadre ou décrire des personnages ambigus, mettre en scène les protagonistes. Son génie est qualifié de « génie narratif » par Flaubert, leur échange de correspondance ayant été très riche et constructif .

Elle ne se départit jamais de ses thèmes récurrents dans la plupart de ces romans écrits très vite : la liberté de mouvement et de sentiment, l’égalité des sexes, la fraternité des hommes entre eux, toutes classes sociales confondues.

La matière sandienne demeure romanesque, sentimentale, utopique et prodigieusement diversifiée.

C’est une femme qui aime remplir sa vie, faire des rencontres, graver son empreinte dans tout ce qu’elle touche. Elle a une faculté de récupération formidable, elle dort peu et s’en contente, mais aussi elle travaille vite, elle est capable de poursuivre plusieurs objectifs en même temps et de les réaliser.

On dit qu’elle aurait écrit la Mare au Diable en quatre nuits… On le dit … mais même en un mois, cela serait tout de même peu pour un roman aussi dense.

 

Elle a aussi une constitution vigoureuse. Dans une lettre du 05.07.1872 à Flaubert, elle dit :

«  68 ans. Santé parfaite malgré la coqueluche qui me laisse dormir depuis que je la plonge tous les jours dans un petit torrent furibond, froid comme glace… Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans l’eau glacée. Le médecin trouve que c’est fou, je le laisse dire aussi, je me guéris pendant que ses malades se soignent et crèvent… »

 

 

Ecrire est un art - Jean-Marc ZABOURI

 

 

 

Engagement total de sa personne, foi en l’être humain, elle dit dans Horace :

« je voudrais embrasser l’idéal, et je n’étreins que la réalité. »

Infatigable, généreuse, elle cherchera toute sa vie à se rapprocher sans doute de l’être universel qui rassemble, réunit. En quête de reconnaissance  mais aussi d’harmonie, de tolérance.

 

 

 

Muriel CAYET

2 prochains épisodes à venir

Illustrations de Philippe ABRIL

La paix de l'esprit- Acrylique sur toile - Muriel CAYET

La paix de l'esprit- Acrylique sur toile - Muriel CAYET

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