George SAND ou l'art comme mode de vie - Muriel CAYET - Juillet 2018

par Muriel CAYET  -  31 Juillet 2018, 12:05  -  #Peinture, #Ecriture, #Poésie, #Géopoésie, #Philosophie, #Littérature, #Créativité

George - Acrylique sur toile de Philippe ABRIL

George - Acrylique sur toile de Philippe ABRIL

Illustrations Philippe ABRIL

Le verbe des images - Muriel CAYET

Le verbe des images - Muriel CAYET

George Sand ou l’art comme mode de vie

 

 

 

Épisode 1/4

 

 

 

 

Il est de ces lieux, nichés au cœur d’une campagne austère, rencontrés par hasard, qui vous invitent à l’introspection, à la réflexion, à la prise de décision, à l’inspiration.

Il est de ces demeures, de ces maisons de maître de province, sises au cœur de minuscules villages, à l’abri de grands arbres, qui vous ensorcellent, vous propulsent dans un monde où l’art et l’imaginaire s’épousent.

Il est de ces parcs qui vous accueillent évidemment, vous ressourcent, vous attirent par leurs images riches et lumineuses et vous renvoient une image de plénitude, de quiétude, de vérité ; d’évidence.

 

Un jour de l’année 1976, cent ans presque jour pour jour après sa mort, alors que j’avais quinze ans à peine, j’ai, dans un de ces lieux si particuliers, rencontré une artiste, une femme pas comme les autres, une créatrice de génie sans doute, à l’énergie incroyable.

 

Je l’ai rencontrée en entrant dans sa maison, en contemplant la décoration de cet intérieur flamboyant,  les agencements des tableaux, des fauteuils, des couverts, dans l’immuable disposition des objets, dans le rappel de  tous ces souvenirs, intacts, prêts à se mettre à notre service. Cette proximité m’a surprise, adolescente, alors que je ne connaissais d’elle que ses mots, ses romans champêtres et d’autres moins connus, plus politiques.

 Et ce jour-là, flânant dans le salon de musique alors que la classe arpentait les autres pièces, musardant dans la salle à manger alors que chacun avait envie de se dégourdir les jambes dans le parc,   avançant à pas comptés dans le grand escalier à la rampe de bois, ne quittant pas du regard les murs ennuagés de rose, de bleu et de jaune, ce jour-là, alors que je retardais le temps de l’au-revoir, je sus – je ne me l’explique toujours pas ! – mais je ressentis que je viendrai un jour habiter cette région, hanter de mes phrases et de mes couleurs ce Berry cher à son cœur.

 

 

Et par le  plus grand des hasards, la parisienne que j’étais devint berrichonne de cœur et de plume en 1993.

 

C’est donc logiquement, d’une manière presque obligée,  que je vais aujourd’hui, tenter de vous faire connaître ou appréhender différemment – je ne parlerai pas de ses amours célèbres ( ou juste un peu)  !-   cette artiste, à travers sa vision de l’art et de la création,  de la philosophie, de la politique aussi,  cette femme qui a choisi, pour s’émanciper ou pour d’autres raisons, nous y réfléchirons, un pseudonyme masculin :  George Sand !

 

 

 

Elle a vingt-neuf ans quand elle rencontre Musset en 1833 et voici ce qu’elle dit d’elle :  

 

«  Yeux noirs, cheveux noirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne, taille 4 pieds 10 pouces ( soit 1 m 56), signes particuliers : aucun ».

 

Peut-on la croire réellement objective ? Elle qui s’est intéressée à ce que nous appelons aujourd’hui la morphopsychologie et qui de son temps –et de celui de Balzac, passionné  lui aussi- ne portait que le nom de physiognomonie et phrénologie,  ressentait ce que dénotait de tels traits physiques ; le côté sombre et mystérieux des yeux et des cheveux noirs, leur envoûtement, le magnétisme qui s’en dégageait. Le front qu’elle dit ordinaire ne cachait t-il pas une grande spiritualité et une fausse modestie ? Le nez bien fait ; la grâce et la finesse de ses analyses ; le menton rond son humanité et sa grandeur d’âme et la bouche moyenne, la mesure dans les paroles sinon dans les actes.

 

Jules Sandeau qui fut son amant et son partenaire d’écriture dans les tout premiers temps, avec lequel elle publia en 1831 quelques nouvelles et deux romans, et qui fut à l’origine de son choix de pseudonyme, Jules Sandeau donc, dit  d’elle dans son roman Marianna :

 

« Familière et presque virile, son intimité était de facile accès ; mais sa fière chasteté et son instinctive noblesse se mêlaient au laisser-aller de toute sa personne des airs de vierge et de duchesse qui contrastaient d’une façon étrange avec son mépris des convenances et son ignorance du monde… Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s’agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eût dit que la vie circulait frémissante entre les boucles de son épaisse et noire chevelure. On sentait comme un feu caché sous cette peau brune, fine et comme transparente. Sa taille était frêle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front net et pur… »

 

 

Ce que disent les fleurs - Jean-Marc ZABOURI

 

 

Jules Sandeau confirme dès 1833, ces contradictions dans le comportement mais aussi cette allure fière et noble, ce feu qui couve, cette puissance élégante, cette force magnétique tapie dans une frêle silhouette.

 

En 1834, George Sand a 30 ans et le poète Auguste Barbier la décrit après l’avoir rencontré chez le rédacteur en chef de la Revue des Deux Mondes  François Buloz :

 

« C’était à cette époque une petite femme brune de peau et de cheveux, aux yeux bombés et aux pupilles de jais, au nez aquilin et aux lèvres épaisses. Assez maigre et fluette de formes, sans appendices charnus, ni devant ni derrière, bref, une apparition de jeune garçon habillé en femme, un être plutôt étrange que beau et agréable. »

 

Auguste Barbier retient le côté androgyne de George Sand qui à cette époque, est déjà mère de deux enfants ( Maurice né en 1823 et Solange en 1828) et mariée depuis 12 ans au baron Casimir Dudevant ( séparée, elle obtiendra le divorce en 1836). Des années plus loin, Henri Heine, en 1855,  dans «  Lutèce, Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France » brosse un portrait très « féminin » .

 

Il dit : « George Sand, le plus grand écrivain de France, est en même temps une femme d’une beauté remarquable. Comme le génie qui se montre dans ses œuvres, son visage peut être nommé plutôt beau qu’intéressant ; l’intéressant est toujours une déviation gracieuse ou spirituelle du véritable type du beau et la figure de George Sand porte justement le caractère d’une régularité grecque.

La coupe de ses traits n’est cependant pas tout à fait d’une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne, qui se répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n’est pas haut et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes ; du moins ils ne sont pas brillants : leur feu s’est peut-être éteint par les larmes fréquentes, ou peut-être a t-il passé dans ses ouvrages qui ont répandu leurs flammes brûlantes par tout l’univers et embrasé tant de têtes de femmes […]

L’auteur de Lélia a des yeux doux et tranquilles qui ne rappellent ni Sodome ni Gomorrhe. Elle n’a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel petit nez camus ; son nez est simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie, mais qui n’est pas attrayant ; sa lèvre inférieure quelque peu pendante, semble révéler la fatigue des sens. Son menton est charnu mais de très belle forme. Aussi ses épaules sont belles même magnifiques ; pareillement ses bras et ses mains qui sont extrêmement petites, ainsi que ses pieds.

Quant au charme de son sein, je laisse à d’autres contemporains l’outrecuidance de les décrire ; j’avoue humblement n’être pas compétent à cet égard.

La conformation générale de son corps a d’ailleurs l’air d’être un peu trop grosse, ou du moins trop courte. Seulement la tête porte le cachet de l’idéal, elle rappelle les plus nobles restes de l’art antique et, sous ce rapport, un de nos amis a eu parfaitement raison de comparer la charmante femme à la statue de marbre de la Vénus de Milo […]

 

 

George noire- Philippe ABRIL

 

 

 

Ce portrait diffère ô combien du signalement anthropométrique sec de l’intéressée elle-même et nous retrouvons dans la description minutieuse de ce portrait tous les stéréotypes du romantisme.

 

Alexandre Dumas dans ses Mémoires (1852) écrit :

« …ce génie hermaphrodite, qui réunit la vigueur de l’homme à la grâce de la femme, qui pareille au sphinx antique, vivante et mystérieuse énigme, s’accroupit aux extrêmes limites de l’art avec un visage de femme, des griffes de lion, des ailes d’aigle. »

 

Pour Isabelle Hoog Naginski ( in George Sand, l’écriture ou la vie- Honoré Champion 1999), l’originalité de George Sand par rapport aux autres écrivains de son époque est qu’elle adopta dans son œuvre un point de vue androgyne   , se plaçant tout à tour dans la peau de l’homme et dans celle de la femme. Elle vécut sa naissance à l’écriture comme une révélation. Son premier roman signé George Sand, Indiana, publié en 1832 eut un succès immédiat. Ce nom lui assurait non seulement la notoriété qui arriva de suite mais aussi une réelle indépendance financière, dont elle se réjouit toute sa vie durant.

Ecrire ce premier roman ne fut pas seulement le moyen de conquérir la liberté, intellectuelle et économique, mais acquérir un nom et devenir elle-même, être véritablement soi.

 

Contradictoire, mystérieuse, hermaphrodite, androgyne ? Oui, et ce nom est aussi des plus ambigus.

Les lecteurs crurent bien entendu dans un premier temps que ce George était un homme et certainement le romancier Henri Latouche, son tuteur littéraire, son maître en littérature. George Sand et lui-même avaient spéculé sur le bon effet garanti de cette supercherie.

 

Elle dit dans Histoire de ma vie :  «  Les journaux parlèrent tous de M.G Sand avec éloge, insinuant que la main d’une femme avait dû se glisser ça et là pour révéler à l’auteur certaines délicatesses du cœur et de l’esprit, mais déclarant que le style et les appréciations avaient trop de vérité pour ne pas être d’un homme . »

 

Cet incognito fut de courte durée. Mais bon nombre d’auteurs et de chercheurs sandiens s’interrogent encore sur le choix d’un pseudonyme  - d’homme - par Aurore Dudevant née Aurore Dupin. Le hasard peut-être, des considérations commerciales, sans doute, Henri Latouche ? Jamais George Sand ne s’est véritablement exprimée sur ce choix de changement de sexe. Il est admis qu’elle voulait sans doute marquer une certaine distance par rapport aux prétendues faiblesses d’un certain style féminin de l’époque. Elle désirait aussi conquérir le droit de s’exprimer sur les questions les plus sérieuses et les plus graves, « réservées » aux hommes comme pouvait l’être, au début du XIXe siècle, la politique.

 

Mais la facétie, voire la farce n’est pas à exclure non plus, la magie de la création aussi, celle qui permet de prendre la place de l’autre dans l’écriture. En effet, le narrateur d’Indiana est un homme.

Dans les préfaces de cet ouvrage, George Sand s’exprime au masculin et cette prise de parole « usurpée » m’a toujours gênée. Certes, le narrateur est un homme, mais le personnage principal de ce roman est une jeune femme très intéressante. Dans ses premières préfaces, George Sand a choisi de parler d’une voix masculine pour présenter cet ouvrage en laissant le soin à cet homme – le narrateur -  de brosser merveilleusement tout au long du roman un portrait féminin des plus subtils.

 

Voilà exprimée toute l’ambiguïté et exposées toutes les contradictions savamment orchestrées de cette femme, de cet auteur. 

 

 «  On n’a pas manqué de dire qu’Indiana était ma personne et mon histoire. Il n’en est rien. J’ai présenté beaucoup de types de femmes et je crois que quand on aura lu cet exposé des impressions et des réflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise en scène sous des traits féminins. »

 

En s'habillant en homme, elle croit peut-être avoir plus d'influence sur le peuple pour dénoncer les méfaits du mariage, pour réclamer un libre droit à l'éducation, au divorce et à la sexualité.

Cependant, force est de constater que son projet n'a pas eu l'impact attendu, puisque le terme de "george-sandisme" est apparu en France et à l'étranger pour dénoncer les femmes qui osaient imiter sa conduite jugée scandaleuse.

On accusait les femmes indépendantes du XIX siècle de virilité et de frigidité. George Sand  s'est protégée en refusant d'être un porte- parole. Elle le sera malgré elle. Par son exemple et par ses œuvres, elle était pour ses contemporaines, un symbole libérateur. Ayant réussi sans l'aide de quiconque, grâce à son courage, son travail et son talent, elle a refusé toute connivence avec les féministes. Considérant les femmes sans maturité politique suffisante, George Sand estimait que sous la domination de leurs maris, elles ne présentaient pas assez d'indépendance pour prendre part à la vie de la cité. Consciente de la longueur et de la difficulté de la bataille, cette femme de principes, d’action, de convictions  souhaitait changer les choses petit à petit : " Que les femmes restent donc dans leur foyer, notre combat doit porter seulement sur la transformation des mentalités et de nos rapports avec les hommes. " Bien sûr, les échanges intellectuels avec ses camarades masculins lui paraissaient plus intéressants qu'avec leurs compagnes.

 

Balzac a écrit que «  Sand est un homme, et d'autant plus qu'un homme ne veut l'être. "

 

Flaubert a assuré : " Il fallait la connaître comme je l'ai connue pour savoir tout ce qu'il y a de féminin dans ce grand homme. "

 

 En fait, elle s'est travestie à travers son caractère, non par son aspect physique, parce qu'elle assumait une double tâche : elle était écrivain la nuit et se consacrait à des besognes dites "féminines" le jour (soin des malades, leçons aux enfants, confection de pantoufles, de rideaux, de confitures...)

3 prochains épisodes à venir...

 

Muriel CAYET

Juillet 2018

 

L'encrier - Jean- Marc Zabouri

L'encrier - Jean- Marc Zabouri

Illustrations: Jean-Marc ZABOURI

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